Vol. 4 N°1 (2026-2027)

Dossier : « Fictions artistiques : approches et perspectives depuis les sciences sociales latino-américaines »

PRÉSENTATION DU DOSSIER

Pablo Salvador Venegas De Luca
ATER en Civilisation Hispanique
Université Polytechnique Hauts-de-France,
Pablo.Venegas-De-Luca@uphf.fr

Aperçu :

L’objectif du présent dossier est d’interroger et de rendre compte de la manière dont la sociologie latino-américaine et, plus largement, les sciences sociales latino-américaines abordent les fictions artistiques comme objet d’étude. Comment les sciences sociales étudient-elles les fictions artistiques, qu’elles soient littéraires, cinématographiques, télévisuelles ou théâtrales ? Qu’étudient les sciences sociales lorsqu’elles prennent la fiction comme objet d’étude ? Quelles sont les approches théoriques et méthodologiques qu’elles mobilisent pour appréhender cet objet ?

Dans le prolongement de ces interrogations, ce dossier cherche à approfondir, dans une perspective sociologique et interdisciplinaire, les processus de production de connaissances sur les fictions artistiques dans des contextes latino-américains. Les articles réunis dans ce dossier permettent ainsi de comprendre les multiples manières dont les sciences sociales construisent, analysent et interprètent la fiction comme objet d’étude.

ARTICLES DOSSIER THÉMATIQUE

La Reina del Sur : une représentation qui déforme l’empowerment féminin

Liudamys Barbara Sáez Laredo
FLACSO Ecuador
libasaezfl@flacso.edu.ec


María Dolores Vaca Eguez
FLACSO Ecuador
mvaca@flacso.edu.ec


Andrea Cevallos
Chercheuse indépendante
andreacevas@yahoo.com

Résumé :

L’objectif de cet article est de décrire la manière dont convergent la représentation de la féminité et la distorsion du concept d’empowerment dans le personnage de Teresa Mendoza, protagoniste de La Reina del Sur. Sur le plan théorique, l’analyse mobilise l’approche du corps comme construction sociale, issue de l’anthropologie du corps, ainsi que les postulats féministes relatifs à l’empowerment. Une méthodologie qualitative, fondée sur l’analyse de la représentation et l’analyse de contenu, est utilisée afin de décrire la féminité à travers trois notions : « la femme invisible », « la femme mannequin » et « la femme macho », et d’examiner la distorsion du concept d’empowerment féminin. Il est conclu qu’une femme évoluant dans l’univers du narcotrafic, même lorsqu’elle affiche une corporéité forte et donne des ordres à d’autres hommes, doit adopter la représentation de genre appropriée à chaque réalité, laquelle est construite et validée par des discours et des imaginaires sociaux. Il apparaît également que, loin de mettre en avant l’autorité féminine dans la série, celle-ci reproduit un modèle de femme autoritaire masculinisée qui déforme l’idée d’empowerment, phénomène visible dans l’apologie des revenus économiques issus d’activités illégales. De telles représentations renforcent la valorisation de la violence et les rivalités entre femmes au lieu de promouvoir une évolution vers une culture de la sororité.

Subjectivité et aliénation dans le capitalisme tardif : une lecture de La carte et le territoire de Michel Houellebecq

Mauricio Toval-Gajardo,
Universidad Alberto Hurtado.
mtoval@uahurtado.cl


Ignacio Venegas,
Universidad de Chile.
ivenegasvillar@gmail.com

Résumé :

Cet article analyse La carte et le territoire de Michel Houellebecq comme un espace privilégié de réflexion critique sur les transformations sociales et la configuration de la subjectivité dans le capitalisme tardif. À partir d’une approche interdisciplinaire articulant théorie littéraire, sociologie de l’art et philosophie sociale, il examine la manière dont le roman représente la fragmentation des relations humaines, la marchandisation de l’expérience et la dématérialisation du corps dans un environnement numérisé. L’analyse repose sur une lecture discursive inspirée du dialogisme de Bakhtine, mettant en évidence l’articulation de multiples voix qui mettent en tension les logiques de la consommation et de la technologisation de la vie quotidienne. Les apports de Byung-Chul Han, de Gilles Lipovetsky et d’autres auteurs sont mobilisés afin de montrer que le roman met en scène des processus d’aliénation propres à la contemporanéité, tout en ouvrant des espaces de résistance et en rendant possible une reconfiguration critique de la subjectivité. À travers l’étude de passages clés, l’article montre comment les personnages font l’expérience d’une subjectivité façonnée par les réseaux de consommation et de technologie, au sein desquels les objets brouillent la frontière entre l’humain et le matériel. Toutefois, le roman suggère des moments de distanciation réflexive où l’art et l’esthétique permettent de remettre en question l’aliénation, réaffirmant ainsi la valeur critique de la littérature dans le monde contemporain.

La vision manichéenne des valeurs traditionnelles dans le théâtre d’Antonio Leal y Romero. Une lecture à partir de la thématologie, du théâtre et de la sociologie

Carlos Adrián Padilla Paredes
Séjours postdoctoraux au Mexique EPM(1)2023 Secihti
Universidad de Guanajuato, México
novonefeshc@gmail.com

Résumé :

Depuis plusieurs décennies, le théâtre comparé et la littérature comparée se consacrent à la mise en contraste de littératures et de faits théâtraux issus de multiples latitudes, non plus seulement des métropoles, mais également des régions. Les textes dramatiques régionaux du Mexique accèdent lentement, mais progressivement, au champ de l’analyse critique, une analyse capable d’évaluer leur valeur littéraire et théâtrale.


Le présent article a pour objectif de proposer une lecture permettant de reconnaître la manière dont l’oeuvre Con las alas rotas (1925), d’Antonio Leal y Romero, reflète une vision manichéenne des valeurs traditionnelles de la société de la province mexicaine. Nos fondements critiques et théoriques reposent sur un modèle désigné sous le nom de « thématologie pour l’analyse sociofonctionnelle du drame ». Celui-ci se compose de la thématologie (Stoffgeschichte), conformément aux postulats de Chardin (1994) et de Pageaux (1994), à partir de laquelle se déploient trois axes : 1) l’analyse des genres dramatiques (Alatorre, 1999) et de leur composition (Rivera, 1989/2001), 2) les fonctions sociales de la littérature (Vital, 1996), et 3) l’approche dramaturgique d’Erving Goffman (1981/1997). Ce travail propose un modèle novateur qui met en relation le comparatisme littéraire, l’analyse dramatique et la sociologie, à travers cette nouvelle valorisation du théâtre régional mexicain.

La última cena : théâtralités et théâtre autochtone en langue amuzgo

Zheyra Sofía Vera Castillo
Instituto de Ciencias de la Educación, UABJO
zheira.vera@iceoaxaca.edu.mx


Lorena Córdova-Hernández
Facultad de Idiomas, UABJO
lcordova.cat@uabjo.mx

Résumé :

La última cena est un monologue mexicain, en espagnol et en langue amuzgo (Oaxaca, Mexique), écrit et interprété par Palemón Olmedo sous la direction de Pedro Lemus. Le duo Olmedo–Lemus travaille depuis plus de dix ans au sein de différentes compagnies, telles que la Compagnie de théâtre de l’Université autonome Benito Juárez de Oaxaca (UABJO) et le groupe Crisol. Au cours de l’année 2022, cette oeuvre a été diffusée sur la page Facebook du Secrétariat des cultures et des arts de Oaxaca (SECULTA). Le présent article propose une réflexion sur les théâtralités afin de comprendre le processus d’interaction des codes théâtraux définis culturellement et agencés par un créateur théâtral qui manifeste une altérité et une certaine conception de la réalité (Adame, 2004). À partir d’une perspective qualitative inspirée de la sémiotique sociale, les résultats s’articulent autour de trois axes : a) la présentation du personnage ; b) le théâtre autochtone ; et c) l’oeuvre comme miroir de la vieillesse dans les peuples autochtones. Il s’agit ainsi d’analyser le théâtre régional, lequel met en scène, à travers des processus d’adaptation aussi bien que de création, les dynamiques culturelles des groupes sociaux et contribue au renforcement de leurs dynamiques identitaires, telles que la langue et le monde numérique.

ARTICLES VARIA

Entre les visuel et le politique : la photographie feministe d’Ana Harff, Nadia Bautista, Candelaria Deferrari Piccione et Irini Iliopulu (2016-2022)

Agustina Lollini Noël,
FAHCE-UNLP
agustinalollini30@gmail.com

Résumé :

Au cours du XXIe siècle, le féminisme a connu une expansion mondiale, considérée pa plusieurs auteur·rices comme la quatrième vague féministe. En Argentine, l’organisation de la mobilisation « Ni una menos » (2015) a marqué une visibilité inédite des luttes et des débats autour des inégalités de genre dans l’espace public, dont l’essor atteint également la production et la circulation des oeuvres artistiques. Cet article explore les usages politiques et sociaux de la production et de la diffusion en ligne de quatre séries photographiques consacrées au corps, réalisées dans une perspective de genre par les artistes Ana Harff, Nadia Bautista, Candelaria Deferrari Piccione et Irini Iliopulu entre 2016 et 2022.


Nous cherchons à analyser la portée politico-féministe et contre-visuelle que revêtent ces images, en interrogeant, depuis une perspective de genre, la visualité hégémonique des représentations corporelles et du « fait d’être vu », ainsi qu’à comprendre et caractériser les liens entre la pratique photographique individuelle et des processus sociaux plus larges, tels que le féminisme postérieur à 2015.


L’étude repose sur une étude de cas menée selon une méthodologie qualitative, comprenant la révision, la contextualisation et l’analyse des séries, ainsi que des entretiens semi-directifs approfondis réalisés avec les photographes afin de connaître leurs expériences et leurs perspectives. Le cadre théorique mobilise des travaux portant sur les rapports entre art et politique, visualités et art féministe.

Perreo et Joseo : récits et esthétiques du succès dans le genre urbain chilien (2018-2024)

Valentina Valdés Maureira
Universidad de Chile
Valentina.valdes.m@gmail.com

Résumé :

La présente recherche vise à identifier les imaginaires sociaux du succès présents dans le paroles et les clips vidéo de reggaeton et de trap, ainsi que dans l’expérience vécue des concerts et festivals relevant du genre urbain chilien, considéré ici comme une sous-culture. Pour ce faire, une analyse de contenu des chansons, une analyse audiovisuelle des clips vidéo et des enquêtes ethnographiques ont été menées, dans lesquelles le rôle de la chercheuse se conjugue à celui d’amatrice ou de fan de musique urbaine. L’étude a permis d’identifier quatre types d’imaginaires sociaux du succès à travers les paroles, l’esthétique, la performance et les discours : l’imaginaire social du succès matériel ou économique, l’imaginaire social du succès fondé sur la reconnaissance sociale et l’appartenance, l’imaginaire social du succès reposant sur la résilience et le dépassement des obstacles, ainsi que l’imaginaire social du succès associé à l’hédonisme et aux excès. Ces imaginaires mettent non seulement en évidence les aspirations des jeunesses qui s’identifient à cette sous-culture, mais ils resémantisent également la notion de succès en fonction de leurs contextes de vie, projetant ainsi de nouveaux récits culturels.

RÉSUMÉS DE THÈSE

Assemblage et stabilisation des pratiques culturelles dans la littérature chilienne : configuration de la bibliodiversité

Valentina Paz Osses Cárcamo
Séjours postdoctoraux UPA 24991 – UPLA
valentina.osses@gmail.com

Aperçu :

J’analyse ici les opérations des réseaux de la poésie chilienne contemporaine associés à la Furia del Libro, qui contribuent à la configuration de la bibliodiversité. Avec la création de l’Association des éditeurs du Chili (2000), puis l’émergence plus récente de la coopérative Editores de la Furia (2014), la triade texte–édition–livre se trouve à nouveau reconfigurée.